Utilisation des Produits Vendus
Poste d'émissions aval souvent sous-estimé, la Catégorie 11 — Use of Sold Products selon le GHG Protocol — quantifie l'ensemble des émissions générées pendant la phase d'usage des biens et services vendus par l'entreprise. Pour les fabricants de produits énergivores (électroménager, machines industrielles, véhicules, équipements électroniques), cette catégorie peut représenter 50 à 80 % du Scope 3 total et constitue un levier clé d'écoconception et de transition bas-carbone.
Qu'est-ce que la Catégorie 11 du Scope 3 ?
Selon le GHG Protocol Corporate Value Chain (Scope 3) Standard, la Catégorie 11 — Use of Sold Products — regroupe l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) générées pendant la phase d'utilisation des produits et services vendus par l'organisation à ses clients, qu'il s'agisse d'entreprises ou de consommateurs finaux.
Cette catégorie couvre trois types d'émissions distinctes : les émissions directes liées à l'usage du produit (combustion de carburant dans un véhicule, émissions de gaz réfrigérants dans un système de climatisation), les émissions indirectes énergétiques (électricité consommée par un appareil électroménager, un ordinateur ou une machine industrielle), et les émissions liées aux consommables nécessaires au fonctionnement du produit (cartouches d'encre, filtres, lubrifiants, détergents).
Le GHG Protocol impose de distinguer les produits qui consomment de l'énergie pendant leur usage de ceux qui n'en consomment pas. Seuls les premiers sont concernés par cette catégorie. Les produits purement passifs (mobilier, emballages, vêtements) n'ont pas d'émissions d'usage significatives — leur impact est déjà comptabilisé dans les catégories amont ou dans la catégorie 12 (Fin de Vie).
💡 À retenir
Pour un fabricant d'équipements électriques ou électroménagers, la Catégorie 11 peut représenter jusqu'à 80 % des émissions totales du Scope 3. L'écoconception et l'efficacité énergétique des produits sont les leviers les plus puissants pour réduire cette empreinte aval.
Périmètre et exemples concrets par secteur
Le périmètre de la Catégorie 11 couvre la totalité de la durée de vie du produit entre sa vente au client final et sa mise au rebut. Le calcul doit inclure tous les scénarios d'usage raisonnablement prévisibles, y compris les différents profils d'utilisation (intensif, modéré, veille) et les conditions géographiques (mix électrique du pays d'usage).
🔌 Électroménager & Électronique
- Réfrigérateurs et congélateurs
- Lave-linge et lave-vaisselle
- Téléviseurs et écrans
- Ordinateurs et tablettes
- Consoles de jeux
- Appareils de cuisson
🏭 Machines & Équipements industriels
- Moteurs électriques et pompes
- Compresseurs et groupes frigorifiques
- Fournisseurs industriels et chaudières
- Robots et automates de production
- Équipements de manutention
- Appareils de mesure et de contrôle
🚗 Mobilité & Transport
- Véhicules particuliers (thermiques, électriques)
- Poids lourds et utilitaires
- Engins de chantier et agricoles
- Bateaux et avions
- Batteries et chargeurs
- Pneumatiques
🏠 Chauffage & Climatisation
- Chaudières (gaz, fioul, biomasse)
- Pompes à chaleur
- Climatiseurs et groupes froids
- Radiateurs électriques
- Chauffe-eau (gaz, électriques, solaires)
- Systèmes de ventilation
Méthodologie de calcul selon le GHG Protocol
Le GHG Protocol définit plusieurs approches pour calculer les émissions de la Catégorie 11, dont le choix dépend de la nature du produit, de la disponibilité des données d'usage client et du niveau de précision recherché.
1. Approche par Consommation Directe Données réelles
Formule : Émissions (kgCO2e) = Énergie consommée (kWh) × Facteur d'émission du vecteur énergétique (kgCO2e/kWh)
Cette méthode utilise les données réelles de consommation collectées directement auprès des clients (relevés, compteurs connectés, factures). C'est la plus précise mais elle nécessite une remontée d'information souvent complexe à organiser. Elle est particulièrement adaptée aux produits professionnels (machines industrielles, flottes de véhicules) où le client peut fournir ses données d'usage.
⚠️ Limites : lourdeur de la collecte, confidentialité des données clients, représentativité des échantillons. Nécessite un partenariat solide avec les clients.
2. Approche par Performance Précision intermédiaire
Formule : Émissions (kgCO2e) = Consommation unitaire (kWh/usage) × Durée de vie (usages ou années) × Nombre d'unités vendues × Facteur d'émission (kgCO2e/kWh)
Cette approche combine les données techniques du produit (consommation électrique nominale, rendement, durée de vie estimée) avec des scénarios d'usage types (cycles par an, heures de fonctionnement, taux d'utilisation). C'est la méthode la plus couramment utilisée car elle offre un bon équilibre entre précision et facilité de mise en œuvre. Les données d'étiquetage énergétique (classe UE) sont une excellente source.
⚠️ Limites : nécessite des hypothèses sur les profils d'usage (durée de vie, fréquence d'utilisation) qui peuvent varier significativement selon les marchés et les clients.
3. Approche par Scénario d'Usage Gold Standard CSRD
Principe : Modélisation statistique des profils d'utilisation réels des clients, segmentés par marché (géographique, secteur d'activité, type de client), avec intégration des mix électriques locaux et des comportements d'usage.
Cette méthode combine des données de marché (enquêtes clients, études de comportement, données de télémétrie) avec les caractéristiques techniques du produit. Elle permet de pondérer les émissions par la probabilité de chaque scénario et d'identifier les leviers de réduction les plus efficaces par segment. C'est l'approche recommandée pour les entreprises soumises à la CSRD sur leurs catégories matérielles.
⚠️ Limites : complexité de modélisation, besoin de données statistiques fiables, risque de biais dans les scénarios. Coût de mise en œuvre plus élevé.
Cas pratique : émissions d'usage d'un fabricant de machines industrielles
Prenons l'exemple d'un fabricant de compresseurs industriels qui vend 500 machines par an. Chaque compresseur a une puissance de 75 kW, fonctionne en moyenne 4 000 heures par an, et a une durée de vie estimée de 10 ans. Le fabricant souhaite calculer les émissions de sa Catégorie 11.
Résultat : 30 937,5 tCO2e/an pour la Catégorie 11, calculées sur la base du mix électrique moyen européen. Ce chiffre illustre l'ampleur considérable des émissions d'usage par rapport aux émissions de fabrication (Catégorie 1) qui représenteraient environ 2 000 tCO2e. La phase d'usage domine très largement le cycle de vie.
🎯 Prochaines étapes recommandées pour ce fabricant :
- Amélioration du rendement : passer à un compresseur à vitesse variable (VSD) permettant d'économiser 30 % d'énergie en ajustant la puissance à la demande.
- Segmentation géographique : appliquer les mix électriques réels par pays de vente (France : 0,055, Allemagne : 0,330, Pologne : 0,650) pour affiner le calcul.
- Services d'optimisation : proposer aux clients un contrat de performance énergétique avec monitoring et maintenance prédictive pour réduire la consommation.
Comparaison sectorielle : l'empreinte usage selon les produits
L'impact de la phase d'usage varie considérablement selon le type de produit et le marché géographique. Voici une comparaison des émissions annuelles d'usage pour différents produits types, calculées sur la base du mix électrique français et d'un mix européen moyen :
📊 Impact sur votre stratégie
Le mix électrique du pays d'usage est un multiplicateur clé : un produit vendu en Pologne émet 12 fois plus que le même vendu en France. Les entreprises doivent donc segmenter leurs calculs par marché géographique et prioriser l'efficacité énergétique dans les pays au mix carboné.
Facteurs d'émission de référence (ADEME Base Empreinte® 2026)
Voici les facteurs d'émission essentiels pour le calcul de la Catégorie 11. Ils permettent de convertir les consommations d'énergie et les émissions directes des produits en CO2e. Les facteurs complets sont disponibles dans le tableau détaillé du guide principal.
Sources : ADEME Base Empreinte® v2026.03, Ecoinvent 3.9, AIE (mix électriques). Dernière mise à jour : juillet 2026.
Pièges fréquents et erreurs à éviter
Le calcul des émissions de la Catégorie 11 comporte des difficultés méthodologiques spécifiques à la phase d'usage. Voici les erreurs les plus courantes :
🛑 Erreur n°1 : Confondre performance nominale et consommation réelle
La puissance nominale (ex : 2 000 W pour un aspirateur) ne reflète pas la consommation réelle, qui dépend des cycles d'utilisation, des modes veille, et des réglages. Utiliser la puissance nominale sans facteur de charge conduit à une surestimation de 30 à 60 %. Appliquez un facteur de charge basé sur des données d'usage réelles ou des études de marché.
⚠️ Erreur n°2 : Utiliser le mauvais mix électrique
Appliquer le mix électrique du pays de production (ou pire, un mix unique mondial) aux produits vendus dans des pays aux mix très différents fausse radicalement le résultat. Un produit vendu en France (55 gCO2e/kWh) n'a pas la même empreinte d'usage que le même vendu en Pologne (650 gCO2e/kWh). Segmentez impérativement par pays de vente.
⚠️ Erreur n°3 : Ignorer l'évolution du mix électrique sur la durée de vie
Un produit vendu aujourd'hui aura une durée de vie de 10 à 15 ans. Le mix électrique de 2035 ne sera pas celui de 2026. Ne pas intégrer la décarbonation prévisible du réseau conduit à une surestimation des émissions d'usage. Utilisez des scénarios de prospective (AIE, RTE) pour pondérer les facteurs d'émission futurs.
🔶 Erreur n°4 : Oublier les émissions directes (fugitives)
Les émissions de gaz réfrigérants (climatisation, réfrigération) sont souvent négligées dans la Catégorie 11 alors qu'elles peuvent représenter des tonnes de CO2e par unité en raison du GWP très élevé des HFC (jusqu'à 2 000+). Incluez les taux de fuite annuels estimés et la recharge en gaz sur la durée de vie du produit.
Stratégies de réduction : les 4 leviers prioritaires
Réduire les émissions de la Catégorie 11, c'est repenser la performance énergétique des produits et les modes d'usage des clients. Contrairement aux catégories amont, l'entreprise a un contrôle indirect via la conception du produit. Voici les quatre leviers les plus efficaces :
Écoconception et efficacité énergétique
Intégrer l'efficacité énergétique dès la conception du produit : réduction de la consommation électique en mode actif et en veille, optimisation des cycles de fonctionnement, choix de composants à haut rendement. L'étiquetage énergétique (classes A à G) est un levier puissant : passer de classe F à classe A réduit la consommation de 60 à 80 %.
Exemple : un fabricant de pompes à chaleur améliorant le COP de 3,5 à 5,0 réduit la consommation électrique de 30 % à service rendu égal.
Passage aux énergies décarbonées
Concevoir des produits compatibles avec des sources d'énergie bas carbone : motorisation électrique plutôt que thermique, pompes à chaleur plutôt que chaudières gaz, hydrogène vert pour les procédés industriels. Pour les produits électriques, encourager les clients à souscrire à une offre d'électricité renouvelable certifiée.
Le remplacement d'une chaudière gaz par une pompe à chaleur divise par 3 à 5 les émissions d'usage.
Optimisation par le numérique et les services
Déployer des solutions connectées pour optimiser l'usage en temps réel : thermostats intelligents, maintenance prédictive, pilotage à distance, modulation de puissance selon la demande. Les modèles Product-as-a-Service (PaaS) alignent les intérêts du fabricant et du client sur la réduction de la consommation.
Exemple : un contrat de performance énergétique sur un compresseur industriel peut réduire la consommation de 15 à 25 % via l'optimisation des plages de fonctionnement.
Information et sensibilisation des clients
Fournir aux clients des informations claires sur la consommation énergétique et les émissions associées à l'usage (affichage environnemental, étiquetage énergétique, calculateur d'empreinte). Proposer des guides de bonne utilisation et des éco-gestes. L'information transparente est un levier comportemental qui peut réduire de 10 à 20 % la consommation par des changements d'usage.
Réglementation applicable : CSRD, BEGES et SBTi
La Catégorie 11 est encadrée par plusieurs textes réglementaires qui en imposent le calcul et la publication :
🇪🇺 CSRD — Corporate Sustainability Reporting Directive
La norme ESRS E1-6 impose la publication des émissions de Scope 3 incluant la Catégorie 11. Les entreprises doivent rapporter les émissions de la phase d'usage selon une analyse de matérialité. L'ESRS E1-6 exige une description des méthodologies utilisées, incluant les hypothèses de durée de vie et les scénarios d'usage.
🇫🇷 BEGES — Bilan d'Émissions de GES (Article L.229-25)
Le BEGES réglementaire français ne numérote pas spécifiquement la Catégorie 11, mais les émissions d'usage doivent être incluses dans le périmètre du Scope 3. La réglementation impose un plan de transition associé pour les postes significatifs. La périodicité est de 3 à 4 ans selon la taille de l'organisation.
🌍 SBTi — Science Based Targets initiative
Le SBTi exige la prise en compte de la Catégorie 11 dans la trajectoire de réduction si elle représente plus de 40 % du Scope 3. La méthodologie SBTi recommande d'utiliser des scénarios d'usage prospectifs intégrant la décarbonation des mix électriques pour fixer des objectifs de réduction alignés avec l'Accord de Paris.
Questions fréquentes sur la Catégorie 11
Quels produits doivent être inclus dans la Catégorie 11 ?
Tous les produits vendus par l'entreprise qui consomment de l'énergie ou émettent des GES pendant leur phase d'usage doivent être inclus : appareils électriques, équipements électroniques, machines industrielles, véhicules, systèmes de chauffage et de climatisation. Les produits purement passifs (mobilier, emballages, textiles) n'ont généralement pas d'émissions d'usage significatives et peuvent être exclus, sauf s'ils nécessitent des consommables énergivores.
Comment estimer la durée de vie des produits pour le calcul ?
La durée de vie peut être estimée à partir des données internes (tests de fiabilité, retours SAV), des normes sectorielles (ex : IEC pour l'électronique), ou des études de marché. Le GHG Protocol recommande d'utiliser la durée de vie moyenne réelle observée sur le terrain plutôt que la durée de vie théorique ou la garantie. En l'absence de données, les valeurs par défaut de la base ADEME ou Ecoinvent peuvent être utilisées.
Faut-il inclure les émissions de fabrication de l'énergie utilisée par le produit ?
Oui et non. Les émissions de la phase d'usage incluent les émissions directes (combustion) et indirectes (amont de l'énergie). Le facteur d'émission du mix électrique utilisé inclut déjà l'amont de la production d'électricité (extraction du combustible, transport, construction des centrales). En revanche, ne comptabilisez pas dans la Catégorie 11 les émissions de fabrication du produit lui-même — elles relèvent de la Catégorie 1 (amont).
Comment gérer les produits vendus dans plusieurs pays ?
Segmentez impérativement les calculs par pays de vente avec le mix électrique local. Utilisez les données de l'AIE (Agence Internationale de l'Énergie) ou de l'ADEME pour les facteurs d'émission par pays. Si vous ne connaissez pas la destination finale de chaque produit, utilisez une moyenne pondérée par vos volumes de vente par pays. Le GHG Protocol autorise l'utilisation de mix régionaux quand les données par pays ne sont pas disponibles.
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L'Expertise du Guide
Ce guide est maintenu par Thomas-Alexis Cailleau et s'appuie sur les normes officielles SBTi, GHG Protocol et ADEME Base Empreinte 2026.